Printemps… été… 1936

vendredi 16 septembre 2016
par  Atheïsme International

Ce texte, Jacques Prévert l’a écrit voilà quatre-vingts ans.

Il est le dernier de ces textes qu’il écrira de 1932 à 1936 et qui seront mis en scène et joués par des comédiens, musiciens, chanteurs, peintres, tous camarades, regroupés sous le nom Le Groupe Octobre ( octobre en référence à la Révolution de 1917 en Russie ) dont Jacques en sera bien sûr l’animateur, ne disait-il pas d’ailleurs, dix ans auparavant : « J’étais révolutionnaire à 7 ans »*.

Les représentations étaient données sur les lieux même de travail, usines, fabriques ou même dans la rue, afin de dénoncer les contradictions entre l’ouvrier et le patron, les exploiteurs et les exploités, la richesse et la misère, le capital et le travail.
Quatre-vingts après, on pourrait, on devrait même, pour les mêmes raisons, les redonner à écouter…

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Mais si le Groupe d’agit-prop fut parfois prié de plier boutique, aujourd’hui, au vu des conditions laissées par le gouvernement aux travailleurs exprimant dans les rues leurs mécontentements, pour les mêmes causes, ils seraient peut-être bien arrêtés, bâillonnés et emprisonnés ou même suspectés de terrorisme.
En 1936 la France allait bientôt entrer en guerre, aujourd’hui elle est en guerre depuis cinq ans.

*Archives du Surréalisme, 3, Adhérer au Parti communiste ? Septembre-décembre 1926, Gallimard, 1992, p. 56

Printemps… été… 1936
 
La faim…
La fatigue… le travail… la misère… le chômage…
Le travail… la faim… le froid… la chaleur… la poussière
 
La poussière… la fatigue… la fatigue et l’ennui
 
L’ennui et la fatigue… la fatigue et l’ennui
Voilà la vie des travailleurs
 
Le voilà… la chaleur… la fatigue… la misère
L’ennui… le travail à la chaîne… la misère et l’ennui
 
Soudain le travail se réveille, casse sa chaîne…
pose son outil… et tous les travailleurs se réveillent avec lui
 
et tous les cœurs se mettent à battre avec un grand bruit…
 
L’ennui s’enfuit… l’espoir s’amène…
et voilà qu’il pousse un grand cri : la grève…
La grève… partout…partout la grève…
 
C’est une grève comme on n’en a pas vu souvent
et le patronat grince des dents
Les ouvriers occupent les chantiers… les usines…
 
Les mineurs couchent dans leurs mines
 
Les garçons-épiciers campent chez Félix-Potin
 
Et ça dure des jours et des jours
 
Et ça dure des jours et des nuits…
 
Et les grévistes dorment… ils ont des rêves
mais pour les gros c’est l’insomnie.
 
Pour le capital, c’est la mauvaise nuit…
 
La mauvaise nuit…
De sa fenêtre, le capital voit ses usines occupées
Par les hommes des taudis
Il voit les drapeaux rouges flotter
Et le tricolore aussi…
 
Mais les drapeaux tricolores, c’est pas ça qui lui fait peur. C’est son affaire…
Il en a tellement vendu avant, pendant, après la guerre.
Il en a tout un stock pour la dernière, dernière des dernières
C’est le rouge qu’il craint
Celui de la Commune…
Celui du Cuirassé Potemkine, celui d’octobre 1917
Celui qu’on agite dans toutes les rues… dans tous les pays
quand ils firent griller vite Sacco et Vanzetti
et le capital se fait de la bile… il rage…
 
Tout se passe très bien… aucun incident
Le calme est impressionnant…
 
Il ne manque pas un boulon chez Renault
Pas une pompe à vélo chez Peugeot
Pas un bouton de guêtre chez Raoul
Pas un jambon chez Olida.
Et l’on raconte même qu’aux Galeries Lafayette
Une vendeuse du Rayon des Layettes
a trouvé par terre une épingle de sûreté
et qu’elle l’a rapportée au rayon mercerie !!!
 
L’ordre…
Le calme…
La correction…
Pas le moindre petit incident.
C’est inquiétant…
Sa tête chauve dans ses mains mortes, le capital réfléchit
Le capital calcule… et puis il se lève et il appuie sur un bouton
Et voilà qu’entrent à quatre pattes
ses valets de pied,
ses hommes de main
Ils ont la croix de feu au derrière
Et un joli collier de chien
Voilà toute la lie du faubourg Saint-Germain
Toute la crapule dorée du faubourg Saint-Honoré
Le gratin…
Toutes les duchesses à tête de chouette
Et leur vieux duc à tête de chouan
 
Voilà les zouaves du capital
 
Voilà les perroquets, les membres du barreau
Les académiciens de garde
Les polytechniciens policiers
Les Maurras, les Daudet, sortis de leurs vieux encriers
Voilà les affameurs
les architectes à taudis
les entrepreneurs de malheur
les amiraux malades de la peste
les garde-chiourmes
les retourneurs de veste…
 
Voilà les montreurs d’ombres religieuses
Les prestidigitateurs de la misère
Ces messieurs-prêtres… curés de Saint-Sulpice
archevêques de Paris… de la Villerabel…
ou de Saint-Laurent-du-Maroni
 
Tout ce monde grouille et supplie
Sacré capital… ayez pitié de nous ( bis )
 
Le capital alors leur dit…
 
Pavoisez… Pavoisez… pavoisez…
 
Mettez des cocardes à vos chapeaux
et des bouquets de fleurs à la queue de vos chevaux
 
Pavoisez… et si vous voulez mon avis
le tricolore, voilà l’ami !
 
Alors, tout ça se sauve et s’en va… pavoiser en famille
 
Le père, la mère, les filles et les fils de famille
Et il y en a des milliers et des milliers
De fils de famille
Et comme ils sont beaux à voir quand ils défilent
 
Le tricolore au bout d’une perche
Le tricolore à la boutonnière
Le tricolore à la braguette
Comme ils sont beaux à voir, le tricolore au suspensoir
 
Ecoutez la jeunesse dédorée qui crie d’une voix de châtré
La France aux Français… La France aux Français…
C’est l’écume du quartier latin
La jeunesse des écoles du crime…
Bête comme ses pieds… fière comme un pape
Sourde comme Maurras
Elle a dans ses oreilles du coton tricolore
Et les seuls cris qu’elle sait pousser
Sont des derniers cris de mort…
 
Evidemment…évidemment
tout ça paraît ridicule et grotesque
et risible… et con
 
Mais il faut se méfier tout de même, camarades
Il tient le coup, le capital
 
On sait bien, grâce à vous
Il en a pris un bon coup
Mais tout de même il tient le coup, camarades…
 
Méfiez-vous… Méfiez-vous… Méfiez-vous…
Il est dur, rusé, sournois…le capital
 
Il vous passera la main dans le dos
Pour mieux vous passer la corde au cou
Méfiez-vous
Défendez-vous
Il est malin le capital, camarades
Il a plus d’un tour dans son sac
 
Le sac au dos, par exemple, c’est un de se plus fameux tours
 
Tout est bon d’être gagné
 
Méfiez-vous camarades
 
La vie n’est pas encore tellement rose
 
Elle n’est pas tricolore non plus…
 
Elle est rouge la vie…
 
Comme le sang qui coule dans vos veines
 
C’est votre vie vivante
La vie des travailleurs vivants
 
Défendez-la contre la mort
Contre le monde des morts
Le monde des blêmes et des aigris
Le monde des affameurs
Qui voudraient bien vous voir mourir
au champ d’honneur
pour la patrie…

Jacques Prévert

« Printemps été 36 » de Jacques Prévert ( in Octobre, paru aux éditions Gallimard )
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